Le blog de Romain Bertrand

CONAKRY-GUINÉE

Dimanche 19 novembre 2017

Excursion

Dimanche 1er novembre.

Nous profitons de notre jour de relâche pour sortir de Conakry.

La ville toute entière est une flèche s'enfonçant en direction du sud-ouest, dans l'océan Atlantique.

La voie était toute indiquée : direction les îles de Loos.

Nous sommes logés à Nongo ; dans la banlieue. Aussi nous embarquons dans un taxi en déplacement, et mettons le cap sur le port de Boulbiné.

Après une semaine, nous avons pris nos marques. Nous passons le pont de Kaporo et son marché, nous longeons Ratoma, quartier dans lequel je travaille la semaine avec mon équipe artistique, après Taouyah et le pont de la Minière, nous nous enfonçons plus loin dans la ville jusqu'à Boulbiné.Après une heure de trajet nous devons laisser là notre taxi pour prendre une pirogue : une embarcation en bois motorisée.

L'archipel de Loos est composé de trois îles : Tamara, Kassa et Roume. Suite à des recommandations nous optons pour Roume.

Faute de gestion des ordures, les plages de Conakry sont jonchées de déchets et le courant les ramène sur les îles. Roume est éloignée, mais pittoresque et les plages côté Atlantique sont plus propres que sur les autres îles, nous avait-on prévenu. Ici, tous les prix ne sont pas fixes. Aller sur les îles de Loos relève du tourisme. Nous négocions donc le prix de notre transport sur l'archipel. Nous nous en tirons pour une quarantaine d'euros à quatre. Notre plus grosse dépense depuis notre arrivée, témoin d'un coût de la vie faible par rapport à la France.

Le capitaine de notre pirogue nous demande si nous acceptons de transporter avec nous quelques villageois. Bien entendu, nous acceptons. Il est convenu que notre guide reste avec nous toute la journée et nous ramène en fin de journée.

Derrière nous Conakry s'éloigne...

Nous sommes bercés par l'air marin.

Alors que nous contournons l'île de Kassa nous apercevons au loin Roume et Tamara. Sur leurs flancs, des maisonnettes prêtes à accueillir les touristes.

A peine débarqués, on se presse autour de nous. On veut être notre guide. On nous propose à boire et à manger. A des prix, inutile de le dire, très largement supérieurs à ceux de Conakry. On nous fait visiter le village sur l'île. Le circuit est réglé à la perfection : Nous rencontrons le propriétaire d'une villa et de plusieurs maisons de vacances : un français expatrié, passionné de pêche, qui a trouvé ici un coin de paradis où s'installer. Puis, on nous guide à la rencontre des habitants du village. Nous serrerons les mains des doyens du village et du chef du secteur.

Contrairement à Conakry, ici, les gens sont habitués aux appareils photos. Quand ils refusent d'être photographiés, c'est le guide qui s'en mêle. Les enfants eux, réclament joyeusement les photos. L'île est tenue comme une boutique : gens souriants, image du lieu soignée, multiples services offerts aux éventuels clients.

Après notre visite, nous nous rendons à la plage. Roume me rappelle la Martinique. Les pieds léchés par les vagues, la ressemblance est encore plus frappante. Le bonheur... Le paradis...

Après avoir glissé dans les rouleaux de la mer pendant plus d'une heure, il est temps de partir. Notre guide, en échange de ses services, nous propose d'acheter quelques bijoux souvenirs.

Nous reprenons la pirogue. Durant l'heure de retour nous apprendrons nos textes sur les flots à la lumière du soleil couchant.

La Guinée c'est aussi ça!

Au travail

Chaque matin, je me rends à la maison des jeunes de Ratoma en taximoto.

Je suis repéré dans le quartier. Aussi, c'est souvent le même motard qui me dépose le matin.

À la maison des jeunes, je retrouve mes partenaires de jeu, Laouratou Sisoko et Louis Isidore Katembe Bangoura, guinéens tous les deux. La première est actrice, le second cumule les casquettes : acteur, chanteur, danseur, peintre, bricoleur...

Nous sommes mis en scène par Rouguiatou Camara, comédienne et metteuse en scène guinéenne.

La scène et les acteurs sont habillés par le duo de scénographe : Cécile Massoud et Charles Ouitin, l'une est française, l'autre ivoirien.

Malheureusement, nous devons compter sans la présence d'Edouard Elvis Bvouma (Cameroun), l'auteur du texte, requis en France pour d'autres projets. Malgré tout sa bienveillance plane sur le projet. Avant de partir, il nous a glissé ce commentaire malicieux : « Je me cantonne à mon rôle d'auteur. J'ai mis ma folie dans le texte, à vous d'y ajouter la vôtre. Je vous laisse tranquille. Je ne voudrais pas qu'à cause de didascalies trop contraignantes, vous vous empêchiez de situer l'action dans une machine à laver, par exemple... ».

Nous travaillons de concert pour restituer une « maquette » du spectacle lors du festival l'Univers des mots, qui débutera dans... Oh mon Dieu... Six jours seulement! La tâche est ardue. Monter une forme théâtrale en deux semaines s'avère délicat, et l'exercice en lui-même est difficile : montrer une « maquette » de spectacle sous-entend un travail inachevé par définition, et pourtant un processus de création poussé le plus loin possible compte tenu des contraintes.

Bref, un exercice enthousiasmant au possible!

Le festival est ainsi pensé pour que les auteurs puissent retravailler leurs textes à partir du travail au plateau.

Le texte que nous travaillons, d'abord intitulé « Zone France » a été rebaptisé en « Zone Franc(h)e » par l'auteur. Un titre plus ouvert, mais plus difficile à dire...On ne peut pas tout avoir! Il s'agit de la quatrième version du texte.

Zone Franc(H)e est pensé pour trois acteurs. Lors de six scènes fleuves, le personnage principal, un clandestin, sera tantôt interrogé et soutenu par une avocate métisse, tantôt malmené par un inspecteur sadique qui rêve de le renvoyer en Afrique. Je dois bien avouer avoir eu quelques scrupules aux balbutiements du travail. Je trouvais délicat de jouer, ici à Conakry, un archétype qui condensait en lui, la cruauté raciste, la volonté de repli sur elles-même des nations et pour finir, la dérive autoritaire. Un rôle mal indiqué pour faire mes premiers pas en Afrique, pensais-je... je marchais sur des œufs... me refusais à en faire trop... voulais quelques part réhabiliter tant que je le pouvais, ce rôle. Alors que je m'évertuais à chercher ce qu'il pouvait y avoir de défendable dans le personnage, mes collègues africains m'ont rassuré. Pour eux, c'était un salaud, rien d'autre! Il fallait par conséquent aller à fond dans le sens de ce salaud. Ce qu'il y a de bien au théâtre, c'est qu'au sein de la plus exquise cruauté on peut trouver de l'humour. Et bizarrement, en tant qu'acteur : du plaisir. Suffit de n'être pas dupe de ce que l'on joue.

Chaque jour de travail commence par un training d'acteur, dirigé par Isidore ou moi même. Isidore s'est constitué, sans le savoir, uniquement grâce à des tutoriels internet, un training physique très proche de notre training de base à L'Académie. Nous défrichons inlassablement le texte. La pièce en lecture dure environ deux heures. Or la durée de la maquette qui nous est demandée ne doit pas excéder une heure. Nous devons donc amputer le texte d'une bonne moitié sans en perdre l'essence.

Nous abordons le travail de l'acteur sous l'angle suivant :

La proposition lors de lectures de ce que nous aimerions faire à tel et tel moment du texte. Une fois ce carcan de contraintes établi, le travail du comédien est de se montrer virtuose au sein de ce carcan. Aussi nous décidons que des passages du textes seront slamés, rappés, d'autres chorégraphiés. Je retrouve là une méthode de travail étonnamment proche de celle que nous suivions lors du stage de Keita Mishima (Japon) à L'Académie de l'Union.

Au beau milieu du travail nous avons eu la chance de recevoir la visite d'une classe de lycée. Les lycéens étaient très heureux de voir que du théâtre se préparait à Conakry. Le proviseur de l'établissement était particulièrement sensible à la question de l'éducation artistique. Il était très fier d'avoir deux champions de slam parmi ses élèves. La discussion avec les élèves fut franche et vive. Quitte à parler à de potentiels futurs artistes, Rouguiatou ne voulait rien leur épargner. C'est un chemin dur et exigeant que celui de l'acteur. Particulièrement en Afrique.

Au quotidien

Les organisateurs du festival ont réussi leur coup : le travail s'avère un excellent moyen de se rencontrer. Le texte sur lequel nous travaillons amène de multiples discussions au sein du groupe. Nous échangeons sur le thème de la migration, bien sûr, mais aussi sur le thème des clichés, et de nos histoires respectives.

Nous nous rencontrons progressivement, avec beaucoup d'humour parfois : par exemple, un jour j'ai du expliquer la « Canicule ». Pour Isidore, cette chaleur qui poussait les gens à enlever leur chemise, devait être absolument insoutenable! largement pire qu'ici à Conakry! Entendre de la bouche d'un africain, que je venais d'un pays atrocement chaud... ça pour une surprise ! Je me rends compte, moi aussi, que mon regard d'européen est trop mal éclairé sur la situation réelle en Afrique.

À la pause midi, je suis souvent l'un des seuls à manger. Les autres, rassasiés par un petit déjeuner copieux, troquent leur temps de repas contre une sieste. Parfois l’appétit d'un collègue me permet de découvrir un menu typique que nous mangeons dans le même plat, sinon, je vais manger seul, je n'en découvre et rencontre que mieux les gens.

Je suis aussi le seul fumeur du groupe. Ici les paquets de cigarettes coûtent environ 60 centimes d'euros. La mort ne coûte pas cher à Conakry!

Chacune de mes pauses cigarettes est une aubaine pour rencontrer des Guinéens de tout horizon. Je suis souvent interpellé par des passants aux alentours de la maison des jeunes. Une fois renseignés sur notre travail,  les curieux me disent tous « Le théâtre, c'est très dur et très important, c'est très bien ce que vous faîtes » avec peu de variations comme s'ils avaient appris la phrase par cœur. Et pourtant il s'agit d'un pays qui vit avec un budget culturel public quasi inexistant et une fréquentation très faible des salles de théâtre.

Les gens sont très ouverts, j'évoque tous les sujets avec eux : politique, société, mœurs, place de la religion... Ils me répondent toujours très chaleureusement, comme si nous étions amis de longue date.

Nous n'avons pas de quoi cuisiner là ou nous logeons : heureux hasard, cela nous oblige à sortir le soir et à manger avec les gens du festival. Le soir, je fais aussi le point avec Hélène Cerles et Ashille Constantin, mes deux camarades de L'Académie de l'Union... autour d'une Guiluxe : La bière nationale !